HLP terminale PHILOSOPHIE : Semestre 1 – La recherche de soi

Doit-on avoir pitié ?

Axe 2 : Les expressions de la sensibilité

Plan de la leçon

Introduction : le Samaritain et le mendiant — l'Évangile selon Luc et Charles Baudelaire

  1. Pourquoi ressentons-nous de la pitié ? — René Descartes, Adam Smith, Henri Bergson
  2. Activité : le colloque des philosophes — La pitié est-elle une faiblesse ou une vertu ?

Journal entrée N°3 : « un sentiment exprimé dans une œuvre »

Analyse de la notion de pitié

Qu'est-ce que la pitié ? — Pistes de réflexion :

  • Quels synonymes de « pitié » ?
  • Peut-on avoir pitié de quelqu'un qui mérite son malheur ?
  • Avoir pitié, est-ce seulement ressentir, ou aussi agir ?

Introduction

Le Samaritain et le mendiant

La parabole du bon Samaritain — 1/2

Il y avait un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, quand il fut attaqué par des brigands. Ils lui arrachèrent ses vêtements, le rouèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Or il se trouva qu’un prêtre descendait par le même chemin. Il vit le blessé et, s’en écartant, poursuivit sa route. De même aussi un lévite arriva au même endroit, le vit, et, s’en écartant, poursuivit sa route. Mais un Samaritain qui passait par là arriva près de cet homme. En le voyant, il fut pris de compassion. Il s’approcha de lui, soigna ses plaies avec de l’huile et du vin, et les recouvrit de pansements. Puis, le chargeant sur sa propre mule, il l’emmena dans une auberge où il le soigna de son mieux.

La parabole du bon Samaritain — 2/2

Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, les remit à l’aubergiste et lui dit : « Prends soin de cet homme, et tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai moi-même quand je repasserai. »

Et Jésus ajouta : À ton avis, lequel des trois s’est montré le prochain de l’homme qui avait été victime des brigands ?

– C’est celui qui a eu compassion de lui, lui répondit l’enseignant de la Loi.

– Eh bien, va, et agis de même, lui dit Jésus.

— Évangile selon Luc, 10, 25-37

Vocabulaire

  • Lévite : membre de la tribu de Lévi, chargée du service du Temple de Jérusalem.
  • Samaritain : habitant de la Samarie, région située au nord de Jérusalem. Les Juifs de Judée tenaient les Samaritains pour des étrangers et des hérétiques.
  • Prochain : autrui, celui qui est proche de nous et envers qui nous avons des devoirs.

Questions

  1. À quelle question la parabole répond-elle ? Qui est finalement le « prochain » : celui qu'on aide, ou celui qui aide ?
  2. Qu'éprouve le Samaritain, et quels actes en découlent ? Qu'apportent au récit le prêtre et le lévite ?

Charles BAUDELAIRE, « Assommons les pauvres ! » (1869)

Écoutez le texte, lu par Michel Piccoli, en suivant sur la fiche-leçon.

Charles BAUDELAIRE, « Assommons les pauvres ! », Le Spleen de Paris (1869) — 1/5

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. […]

Baudelaire, « Assommons les pauvres ! » — 2/5

Et je sortis avec une grande soif. […] Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. […] Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »

Baudelaire, « Assommons les pauvres ! » — 3/5

Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.

Baudelaire, « Assommons les pauvres ! » — 4/5

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.

Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! — je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie.

Baudelaire, « Assommons les pauvres ! » — 5/5

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis : « Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. »

Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

Vocabulaire

  • Élucubrations : théories compliquées et extravagantes, fruit de longues réflexions.
  • Philanthrope : celui qui aime les hommes et cherche à améliorer leur sort.

Questions

  1. Quelles « théories » le narrateur a-t-il lues, et quelle idée son Démon lui souffle-t-il ?
  2. Pourquoi le narrateur frappe-t-il le mendiant au lieu de lui faire l'aumône ? Qu'obtient-il ?
  3. Faut-il prendre ce récit au sérieux ? Relevez les marques d'ironie.

Exercice

Comparez les deux récits. Reproduisez sur votre cahier le tableau suivant et remplissez-le.

La parabole du bon Samaritain « Assommons les pauvres ! »
Qui rencontre qui, et où ?
Que fait le passant ?
Qu'éprouve-t-il ? Le texte le dit-il ?
Que devient l'homme rencontré ?
Quelle leçon, adressée à qui ?
Lequel des deux passants a fait du bien à l'homme qu'il a rencontré ?

1. Pourquoi ressentons-nous de la pitié ?

René DESCARTES, Les Passions de l'âme (1649)

185 - La pitié est une espèce de tristesse mêlée d’amour ou de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons souffrir quelque mal duquel nous les estimons indignes. Ainsi elle est contraire à l’envie à raison de son objet, et à la moquerie à cause qu’elle le considère d’autre façon.

186 - Ceux qui se sentent fort faibles et fort sujets aux adversités de la fortune semblent être plus enclins à cette passion que les autres, à cause qu’ils se représentent le mal d’autrui comme leur pouvant arriver ; et ainsi ils sont émus à la pitié plutôt par l’amour qu’ils se portent à eux-mêmes que par celle qu’ils ont pour les autres.

187 - Mais néanmoins ceux qui sont les plus généreux et qui ont l’esprit le plus fort, en sorte qu’ils ne craignent aucun mal pour eux et se tiennent au-delà du pouvoir de la fortune, ne sont pas exempts de compassion lorsqu’ils voient l’infirmité des autres hommes et qu’ils entendent leurs plaintes. Car c’est une partie de la générosité que d’avoir de la bonne volonté pour un chacun. Mais la tristesse de cette pitié n’est pas amère ; […]

Vocabulaire

  • Fortune : le sort, le hasard des événements.
  • Généreux : chez Descartes, celui qui se sait libre et qui est résolu à bien user de sa volonté.
  • Estimer quelqu'un indigne d'un mal : juger qu'il ne le mérite pas.

Questions

  1. Quelle est la définition de la pitié ? Quelle condition faut-il pour avoir pitié de quelqu'un ?
  2. Quelles sont les deux sortes de pitié, et d'où vient chacune d'elles ?

Adam SMITH, Théorie des sentiments moraux (1759) — 1/2

Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux. De cette sorte est la pitié ou la compassion, c’est-à-dire l’émotion que nous sentons pour la misère des autres, que nous la voyions ou que nous soyons amenés à la concevoir avec beaucoup de vivacité. Que souvent notre chagrin provienne du chagrin des autres est un fait trop manifeste pour exiger des exemples afin de le prouver.

En effet, ce sentiment, comme toutes les autres passions originelles de la nature humaine, n’est pas seulement éprouvé par les hommes vertueux et doués d’humanité, quoique peut-être ces derniers puissent le sentir avec la plus exquise sensibilité. Le brigand le plus brutal, le plus endurci de ceux qui violent les lois de la société, n’en est pas totalement dépourvu.

Smith, Théorie des sentiments moraux — 2/2

Parce que nous n’avons pas une expérience immédiate de ce que les autres hommes sentent, nous ne pouvons former une idée de la manière dont ils sont affectés qu’en concevant ce que nous devrions nous-mêmes sentir dans la même situation. Que notre frère soit soumis au supplice du chevalet, aussi longtemps que nous serons à notre aise, jamais nos sens ne nous informeront de ce qu’il souffre. Ces derniers n’ont jamais pu et ne peuvent jamais nous transporter au-delà de notre propre personne. Ce n’est que par l’imagination que nous pouvons former une conception de ce que sont nos sensations. Et cette faculté ne peut nous y aider d’aucune autre façon qu’en nous représentant ce que pourraient être nos propres sensations si nous étions à sa place.

Ce sont les impressions de nos sens seulement et non celle des siens, que nos imaginations copient. Par l’imagination nous nous plaçons dans sa situation, nous nous concevons comme endurant les mêmes tourments, nous entrons pour ainsi dire à l’intérieur de son corps et devenons, dans une certaine mesure, la même personne.

Vocabulaire

  • Chevalet : instrument de torture sur lequel on étirait le corps du supplicié.
  • Passions originelles : sentiments qui appartiennent à la nature humaine, et non à l'éducation.

Questions

  1. La pitié est-elle réservée aux hommes vertueux ? Justifiez.
  2. Comment pouvons-nous savoir ce que souffre un autre, alors que nos sens ne nous le disent pas ?

Henri BERGSON, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) — 1/2

Considérons la pitié, par exemple. Elle consiste d'abord à se mettre par la pensée à la place des autres, à souffrir de leur souffrance. Mais si elle n'était rien de plus, comme quelques-uns l'ont prétendu, elle nous inspirerait l'idée de fuir les misérables plutôt que de leur porter secours, car la souffrance nous fait naturellement horreur. Il est possible que ce sentiment d'horreur se trouve à l'origine de la pitié ; mais un élément nouveau ne tarde pas à s'y joindre, un besoin d'aider nos semblables et de soulager leur souffrance. Dirons-nous, avec La Rochefoucauld, que cette prétendue sympathie est un calcul, "une habile prévoyance des maux à venir" ?

Bergson, Essai — 2/2

Peut-être la crainte entre-t-elle en effet pour quelque chose encore dans la compassion que les maux d'autrui nous inspirent, mais ce ne sont toujours là que des formes inférieures de la pitié. La pitié vraie consiste moins à craindre la souffrance qu'à la désirer. Désir léger, qu'on souhaiterait à peine de voir réalisé, et qu'on forme pourtant malgré soi, comme si la nature commettait quelque grande injustice, et qu'il fallût écarter tout soupçon de complicité avec elle. L'essence de la pitié est donc un besoin de s'humilier, une aspiration à descendre. Cette aspiration douloureuse a d'ailleurs son charme, parce qu'elle nous grandit dans notre propre estime, et fait que nous nous sentons supérieurs à ces biens sensibles dont notre pensée se détache momentanément.

L'intensité croissante de la pitié consiste donc dans un progrès qualitatif, dans un passage du dégoût à la crainte, de la crainte à la sympathie, et de la sympathie elle-même à l'humilité.

Vocabulaire

  • La Rochefoucauld : moraliste du XVIIᵉ siècle, auteur des Maximes, qui dévoile l'amour-propre caché derrière nos vertus.
  • Progrès qualitatif : changement de nature, et non simple augmentation d'intensité.

Questions

  1. Par quelles étapes passe la pitié, selon Bergson ?
  2. Pourquoi la pitié n'est-elle pas seulement de la crainte ?
  3. Que signifie « une aspiration à descendre » ? En quoi cette aspiration peut-elle nous flatter ?

Synthèse

Complétez le tableau à partir des trois textes.

Synthèse René Descartes Adam Smith Henri Bergson
Définitions de la pitié
Causes de la pitié

2. Activité : le colloque des philosophes

La pitié est-elle une faiblesse ou une vertu ?

Le colloque des philosophes

Vous formerez six binômes, qui débattront, lors d'un colloque, de la question suivante :

La pitié est-elle une faiblesse ou une vertu ?

Chaque binôme recevra un texte et représentera son auteur pendant le débat. Trois textes soutiennent que la pitié est une faiblesse, trois qu'elle est une vertu : vous savez dès le départ dans quelle équipe vous êtes.

Les six voix (textes sur la fiche-leçon)

La pitié est une faiblesse

  1. Friedrich NIETZSCHE, L'Antéchrist (1895), § 7
  2. Baruch SPINOZA, Éthique (1677), quatrième partie, proposition 50
  3. Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir (1882), livre IV, § 338

La pitié est une vertu

  1. Arthur SCHOPENHAUER, Le Fondement de la morale (1840)
  2. Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l'origine de l'inégalité (1755) et Émile (1762) : l'amour de soi et l'amour-propre
  3. Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755)

Préparation en binôme — comprendre, justifier, réfuter

A. Étudiez votre texte et déterminez : 1. sa thèse ; 2. ses justifications, arguments, définitions, exemples.
B. Reprenez la première partie de la leçon : qu'est-ce que la pitié, et pourquoi la ressentons-nous ? Utilisez ce qui sert votre thèse.
C. Lisez les textes de l'équipe adverse et préparez vos contre-arguments.

Pour chaque texte, les trois mêmes questions :

  1. Quelle est la thèse de l'auteur : sa réponse à la question du colloque, en une phrase ?
  2. Quelles sont ses justifications : arguments, définitions, exemples ?
  3. Quelle est l'objection la plus forte qu'on puisse vous faire ? Écrivez-la, et écrivez votre réponse.

Étapes du débat

ÉTAPE 1 DU DÉBAT. Tour de table : chaque binôme annonce sa thèse et sa justification principale, en deux phrases.

ÉTAPE 2 DU DÉBAT. Le binôme qui commence est tiré au sort. Il présente un argument ; les autres binômes répondent : soit pour compléter (même équipe), soit pour contester (équipe adverse).

Règles de la discussion

  • On parle en s'appuyant sur son texte et sur ses propres arguments complémentaires.
  • On reprend l'objection avant d'y répondre — « vous dites que… ; je réponds que… ».