HLP première PHILOSOPHIE

Semestre 1 – Les pouvoirs de la parole

Leçon 2 – Faut-il avoir raison pour avoir raison ?

Axe 2 : L'autorité de la parole

Plan de la leçon

  • Introduction : une joute d'esprit à la cour
  • 1. L'autorité : pourquoi obéit-on à une parole ?
  • 2. L'art de la parole : genres de discours et registres de preuves
  • Activité : le tournoi des tribunes
  • Méthode : la question d'interprétation et l'essai

Introduction

Une joute d'esprit à la cour

Patrice LECONTE, Ridicule (1996), extrait

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Patrice LECONTE, Ridicule (1996), extrait

L'abbé, à la table de jeu : Si je ne fais pas double-trois, je dis le secret de l'Église. […] Eh bien tant pis, je le dis, il n'y a pas de purgatoire.

Un courtisan : Je crois reconnaître votre obligé.

L'abbé : Tout frais de votre belle province, vous devez avoir un regard aiguisé sur les ridiculités de la cour.

Ponceludon : Il est écrit, ne juge point, tu ne seras point jugé.

L'abbé : Vous pensez bien que si les Évangiles étaient de quelque utilité à Versailles, cela serait venu à ma connaissance.

L'abbé : Joignez-vous à notre partie, si le cœur vous en dit. Nous jouons à dix sols le point.

Ponceludon : Les boucles d'argent de mes souliers sont ma seule richesse, mais vous pouvez les estimer de plus près, en vous courbant bien.

Patrice LECONTE, Ridicule (1996), extrait (suite)

L'abbé : Que sollicitez-vous à Versailles ?

Ponceludon : La charge d'assainir les marais de la Dombe, un paradis pour les moustiques. La vie d'un paysan n'y dépasse pas 35 ans.

L'abbé : Pauvres gens. Comme un malheur ne vient jamais seul, leur simple évocation provoque l'ennui.

Ponceludon : C'est que voyez-vous, Monsieur, les paysans ne nourrissent pas seulement les moustiques, ils nourrissent aussi les aristocrates.

Un courtisan : Il est moins sot qu'il en a l'air.

Ponceludon : C'est toute la différence entre nous, Monsieur.

Questions

L'autorité

  1. De quoi l'abbé tire-t-il son autorité ? Et Ponceludon, en a-t-il une en arrivant ?
  2. Cette autorité est-elle donnée (par la naissance, le rang, l'habit, la place à la cour) ou acquise (par ce que l'on dit, par la manière de le dire) ? Ponceludon en a-t-il gagné à la fin de la scène ? Comment ?

Questions

La conviction et la persuasion

  1. Par quels moyens chacun cherche-t-il à mettre le public de son côté ?
  2. Quels effets ces moyens produisent-ils sur le public ? Qu'est-ce qui le fait rire, qu'est-ce qui l'ennuie ?
  3. Persuader ou convaincre ? Convaincre, c'est emporter l'adhésion par des raisons ; persuader, c'est l'emporter par d'autres moyens (l'émotion, le rire, l'image de celui qui parle). Qui, dans cette scène, cherche à convaincre ? Qui persuade ? Qui l'emporte ?
  4. Selon vous, pour être écouté, faut-il avoir raison, ou avoir autorité ?

1. L'autorité : pourquoi obéit-on à une parole ?

I… comme Icare (1979), extrait 1

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I… comme Icare (1979), extrait 2

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Jacques LECOMTE, Sciences humaines, n° 72 (mai 1997) — l'expérience de Stanley Milgram

L'expérience de Milgram : l'expérimentateur (E), le sujet (S) et l'« apprenant » (A).

Jacques LECOMTE, Sciences humaines, n° 72 (mai 1997) — l'expérience de Stanley Milgram

Imaginez l'expérience suivante : à la suite d'une petite annonce, deux personnes se présentent à un laboratoire de psychologie effectuant des recherches sur la mémoire. L'expérimentateur explique que l'une d'elles va jouer le rôle de « maître » et l'autre celui d'« élève ». Le maître va soumettre des associations de mots à l'élève, et à chaque fois que celui-ci se trompera, il devra le sanctionner par une décharge électrique. Devant le maître, on attache l'élève sur une chaise et on fixe des électrodes à ses poignets. Puis on introduit le maître dans une autre pièce et on le place devant un impressionnant stimulateur de chocs composé d'une trentaine de manettes allant de 15 à 450 volts. Figurent également des mentions allant de « Choc léger » à « Attention : choc dangereux ! ». Quant aux deux dernières manettes, elles sont simplement accompagnées d'une étiquette XX.

L'expérience commence, et à chaque nouvelle erreur de l'élève, le maître doit infliger une décharge d'une intensité supérieure à la précédente. Le maître est rapidement amené à des intensités importantes. À 75 volts, l'élève gémit. À 150 volts, il supplie qu'on arrête l'expérience. À 270 volts, sa réaction est un véritable cri d'agonie. Mais après 330 volts, on n'entend plus rien, l'élève est complètement silencieux. Si, pendant l'expérience, le maître désire arrêter, l'expérimentateur l'incite à poursuivre, avec une pression de plus en plus forte. Mais après quatre refus de la part du maître, il n'insiste plus et l'expérience est terminée.

Jacques LECOMTE, Sciences humaines, n° 72 (mai 1997) — l'expérience de Stanley Milgram (suite)

Si vous découvrez cette expérience pour la première fois, vous êtes certainement horrifié(e) en estimant que vous auriez rapidement arrêté d'appuyer sur les boutons. C'est d'ailleurs la réaction qu'ont eue de nombreux Américains à qui l'expérience a été présentée.

Mais rassurons le lecteur, ces expériences ont effectivement existé (dans les années 60), mais dans des conditions très particulières. L'élève était en fait un comédien professionnel qui simulait la douleur ; le stimulateur de chocs, les sangles et les électrodes n'étaient que des artifices destinés à tromper le maître qui, lui, était le véritable sujet de l'expérience. Car celle-là ne visait pas à contrôler la capacité de mémorisation, mais le niveau de soumission à l'autorité. Or, les résultats sont impressionnants : sur 40 personnes, 26, soit 65% sont allées jusqu'à 450 volts ! Rappelons que dès 330 volts, l'élève ne répond plus, et que des maîtres ont cru qu'il était mort, mais ont néanmoins continué.

Questions

  1. Que nous apprend l'expérience de Milgram sur les causes de l'obéissance ?
  2. L'expérimentateur ne menace pas et ne frappe personne : il parle. D'où vient la force de ses paroles ?

Documentaire : Milgram : obéir ou résister

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2. L'art de la parole : genres de discours et registres de preuves

ARISTOTE, Rhétorique : les trois genres de discours

« §1. Il y a trois genres de discours oratoires : le délibératif (1), le judiciaire et le démonstratif. La délibération comprend l'exhortation (2) et la dissuasion (3). En effet, soit que l'on délibère en particulier, ou que l'on harangue (4) en public, on emploie l'un ou l'autre de ces moyens. La cause judiciaire comprend l'accusation et la défense : ceux qui contestent pratiquent, nécessairement, l'un ou l'autre. Quant au démonstratif, il comprend l'éloge (5) ou le blâme (6).

§2. Chacun de ces genres a un but final différent ; il y en a trois, comme il y a trois genres. Pour celui qui délibère, c'est l'utile et le nuisible ; car celui qui soutient une proposition la présente comme plus avantageuse, et celui qui la combat en montre les inconvénients. Mais on emploie aussi, accessoirement, des arguments propres aux autres genres pour discourir dans celui-ci, tel que le juste ou l'injuste, le beau ou le laid moral. Pour les questions judiciaires, c'est le juste ou l'injuste ; et ici encore, on emploie accessoirement des arguments propres aux autres genres. Pour l'éloge ou le blâme, c'est le beau et le laid moral, auxquels on ajoute, par surcroît, des considérations plus particulièrement propres aux autres genres. »

Vocabulaire

(1) Délibérer : discuter avec d'autres personnes afin de prendre une décision

(2) Exhorter : encourager, inciter quelqu'un à effectuer quelque chose par des paroles

(3) Dissuader : faire renoncer quelqu'un à son intention de faire quelque chose

(4) Haranguer : s'adresser à une assemblée de personnes d'une manière solennelle ou insistante

(5) Faire l'éloge : célébrer les mérites de quelqu'un ou de quelque chose

(6) Blâmer : désapprouver les actions de quelqu'un, les juger moralement condamnables

Questions

  1. Expliquez pour chacun des trois genres de discours : quels moyens il emploie (§1) et quel est son but (§2).
  2. Qui pourrait faire chacun de ces discours ? Nommez le métier ou la fonction de l'orateur et cherchez un exemple dans votre culture.

Les trois registres de preuves : l'ethos, le pathos, le logos

« Les preuves inhérentes au discours sont de trois sortes : les unes résident dans le caractère moral de l'orateur ; d'autres dans la disposition de l'auditoire ; d'autres enfin dans le discours lui-même, lorsqu'il est démonstratif, ou qu'il paraît l'être. »

Aristote, Rhétorique

Les trois registres de preuves : l'ethos, le pathos, le logos (suite)

« Pour Aristote, premier grand théoricien de la rhétorique, les à-côtés du logos (l'argument logique proprement dit) font partie intégrante de l'art rhétorique. Il y a donc l'ethos, grâce à quoi l'orateur inspirera la confiance, et le pathos, qui devra placer l'auditoire dans de bonnes dispositions émotionnelles. L'ethos, le pathos et le logos sont trois preuves de même importance et forment le triptyque de l'art de convaincre. »

Emmanuelle Danblon, L'art de convaincre

« Il faut donc distinguer entre l'ethos (le caractère moral de l'orateur) qui fait la noblesse de l'expression et de la pensée ; le pathos, les émotions ressenties par les auditeurs ; enfin le logos, la logique du vraisemblable (...). On trouvera donc dans La Rhétorique une éthique du comportement social (ethos), une logique de la démonstration fondée sur l'opinion et le vraisemblable (logos) enfin une pathétique, c'est-à-dire une description des passions que l'orateur habile sait inspirer à son auditoire (pathos). »

Jacques Darriulat (http://www.jdarriulat.net)

Questions

  1. Soulignez dans les trois textes, de trois couleurs différentes, ce qui concerne les trois registres de preuve.
  2. Définissez les trois registres de preuve à l'aide de ces textes.
  3. Exercice : reproduire sur le cahier et remplir le tableau récapitulatif suivant en définissant registres et genres.

Exercice : le tableau récapitulatif

Reproduire sur le cahier et remplir le tableau.

GENRES Judiciaire Délibératif Démonstratif
 
 
 
 
REGISTRES Ethos Pathos Logos
 
 
 
 

Activité

Le tournoi des tribunes

Le tournoi des tribunes

Chaque binôme tire au sort une cause à défendre, une tribune et une carte d'autorité.

LES CAUSES : la paresse – le retard – l'ennui – la pluie – les cauchemars

LES TRIBUNES : le tribunal (genre judiciaire : accuser ou défendre, devant des juges) – l'assemblée (genre délibératif : conseiller une décision, devant des élus) – la cérémonie (genre démonstratif : louer ou blâmer, devant un public).

LA CARTE D'AUTORITÉ : le statut depuis lequel vous parlez (« Nous nous adressons à vous en tant que… »). Statuts : prix Nobel – ministre – juge – influenceur – ermite

La consigne

Consigne : écrivez à deux un discours de 3 minutes qui défend votre cause devant votre tribune, en parlant depuis votre carte d'autorité. Votre discours doit :

  • respecter le genre de votre tribune (pour le tribunal : vous pouvez défendre ou au contraire attaquer le thème de votre cause. Pour l'assemblée : vous devez lier le thème de votre cause à une décision ; pour la cérémonie : vous pouvez louer (défendre) ou blâmer (attaquer) le thème de votre cause.)
  • utiliser les trois registres de preuves (ethos, pathos, logos) — soulignez-les de trois couleurs différentes sur la version écrite.
  • avancer au moins deux arguments ;
  • suivre un plan : une ouverture, les arguments, une réponse à une objection, une conclusion.

Le jour du tournoi

Le jour du tournoi, vous lisez votre discours à deux, en vous partageant le texte, puis vous rendez la version écrite. Après les cinq discours, la classe vote pour le meilleur discours.

Vous serez évalués par une note binôme /5 (écrit : genre respecté, trois preuves, arguments et plan) et une note individuelle /5 (l'oral, la forme : voix et ton, prestance, lecture vivante).

Méthode

La question d'interprétation et l'essai

Hannah ARENDT, « Qu'est-ce que l'autorité ? », La Crise de la culture (1961)

Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté. Face à l'ordre égalitaire de la persuasion, se tient l'ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique.

S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. (La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune, ni sur le pouvoir de celui qui commande ; ce qu'ils ont en commun, c'est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité, et où tous deux ont d'avance leur place fixée).

Vocabulaire

  • coercition : contrainte exercée par la force
  • hiérarchie : ordre dans lequel chacun est placé au-dessus ou au-dessous des autres

En binôme, préparez les deux sujets suivants.

  1. Question d'interprétation philosophique : Par une lecture attentive du texte, expliquez pourquoi, selon Arendt, l'autorité ne peut reposer ni sur la contrainte, ni sur la persuasion.

  2. Essai philosophique : Selon vous, la parole peut-elle donner de l'autorité à celui qui n'en a pas ?