2. L'animal pense-t-il ?
Au XVIIᵉ siècle, dans le sillage de la révolution scientifique (Galilée, Harvey, Huygens), un courant de pensée nouveau, le mécanisme, propose d'expliquer tout ce qui se passe dans la nature comme un enchaînement de causes physiques — comme le fonctionnement d'une montre, dans laquelle aucune roue ne décide de tourner : chaque roue est mue par celle qui la précède. Il n'y a donc pas besoin de postuler l'existence d'esprit, d'âme, ou d'une intervention divine pour expliquer le fonctionnement de la matière et de la nature.
Le philosophe René Descartes (1596-1650) applique cette grille au vivant. Dans le Discours de la méthode (1637, cinquième partie), il soutient que les animaux sont des machines. Ils n'ont, selon lui, ni âme, ni pensée, ni véritable sentiment. Ce qui nous paraît être chez eux de la peur, de la joie ou de la souffrance n'est qu'une suite de mouvements purement corporels : un objet frappe l'œil, l'information descend par les nerfs jusqu'au cerveau, le corps réagit — sans qu'aucune conscience ou esprit n'intervienne. La douleur du chien qui hurle est, pour Descartes, du même ordre que le bruit d'un coup de marteau sur une table.
Le critère qui sépare l'homme de l'animal est, selon Descartes, double : (1) seul l'homme possède le langage articulé, qui suppose une pensée capable de combiner des signes pour exprimer n'importe quelle idée ; (2) seul l'homme possède une âme, capable de penser et de maîtriser le corps grâce à sa volonté.
Cette thèse a choqué de nombreux contemporains, parmi lesquels Jean de La Fontaine (1621-1695). Quarante ans après le Discours de la méthode, il consacre un long poème — le Discours à Madame de la Sablière (1679, livre IX des Fables) — à présenter la doctrine cartésienne, puis à la réfuter par l'observation des comportements animaux.
Madame de la Sablière (Marguerite Hessein, 1640-1693) tenait à Paris un salon littéraire et savant que fréquentait La Fontaine. Il s'y adresse à elle en l'appelant « Iris ». Le poème mêle hommage galant et débat philosophique : il commence par un éloge, puis annonce qu'il va « entremêler aux Fables des traits de certaine Philosophie », et entre alors dans la discussion de Descartes.
| Jean de LA FONTAINE — Discours à Madame de la Sablière (1679) — Extraits |
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| [1. Annonce : entremêler la philosophie aux fables] Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais Qu'en ces Fables aussi j'entremêle des traits De certaine Philosophie Subtile, engageante, et hardie. On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou non Ouï parler ? [2. La thèse cartésienne exposée — l'image de la montre] Ils disent donc Que la bête est une machine ; Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts : Nul sentiment, point d'âme, en elle tout est corps. Telle est la montre qui chemine, À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein. Ouvrez-la, lisez dans son sein ; Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde. La première y meut la seconde, Une troisième suit, elle sonne à la fin. [3. Le mécanisme expliqué — l'animal comme pure réaction] Au dire de ces gens, la bête est toute telle : L'objet la frappe en un endroit ; Ce lieu frappé s'en va tout droit, Selon nous, au voisin en porter la nouvelle. Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit. L'impression se fait, mais comment se fait-elle ? Selon eux, par nécessité, Sans passion, sans volonté. L'animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle, Ou quelque autre de ces états. Mais ce n'est point cela ; ne vous y trompez pas. Qu'est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C'est autre chose. Voici de la façon que Descartes l'expose ; [4. Descartes nie la pensée à l'animal] Or vous savez, Iris, de certaine science, Que, quand la bête penserait, La bête ne réfléchirait Sur l'objet ni sur sa pensée. Descartes va plus loin, et soutient nettement Qu'elle ne pense nullement. Vous n'êtes point embarrassée De le croire, ni moi. [5. Premier contre-exemple : le vieux cerf qui détourne les chiens] Cependant, quand aux bois Le bruit des cors, celui des voix, N'a donné nul relâche à la fuyante proie, Qu'en vain elle a mis ses efforts À confondre et brouiller la voie, L'animal chargé d'ans, vieux Cerf, et de dix cors, En suppose un plus jeune, et l'oblige par force À présenter aux chiens une nouvelle amorce. Que de raisonnements pour conserver ses jours ! Le retour sur ses pas, les malices, les tours, Et le change, et cent stratagèmes Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort ! [6. Deuxième contre-exemple : la perdrix qui feint la blessure] Quand la Perdrix Voit ses petits En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle, Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas, Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile, Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas, Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ; Et puis, quand le Chasseur croit que son Chien la pille, Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit De l'Homme, qui confus, des yeux en vain la suit. [7. Troisième contre-exemple : les castors qui construisent des digues] Non loin du Nord il est un monde Où l'on sait que les habitants Vivent ainsi qu'aux premiers temps Dans une ignorance profonde : Je parle des humains ; car quant aux animaux, Ils y construisent des travaux Qui des torrents grossis arrêtent le ravage, Et font communiquer l'un et l'autre rivage. L'édifice résiste, et dure en son entier ; Après un lit de bois, est un lit de mortier. Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ; Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche. Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton. [8. Le verdict de La Fontaine] Que ces Castors ne soient qu'un corps vide d'esprit, Jamais on ne pourra m'obliger à le croire. |
- Exposé de la thèse (extraits 1 à 4) : La Fontaine commence par exposer la doctrine cartésienne avant de la critiquer. À l'aide de l'introduction et des extraits, reformulez les deux idées-clés de la théorie de l'animal-machine. Pourquoi La Fontaine emploie-t-il l'image de la montre ? À quoi correspondent les roues, les ressorts, l'idée qu'une roue en meut une autre ?
- Extraits 3 et 4 : « L'objet la frappe en un endroit ; ce lieu frappé s'en va tout droit […] porter la nouvelle. » Comment La Fontaine décrit-il le mécanisme de la perception et de l'émotion chez la bête, selon Descartes ? Pourquoi, pour Descartes, ce que l'on appelle « tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle » chez l'animal n'est « point cela » ?
- Contre-exemples (extraits 5 à 7) : La Fontaine multiplie trois exemples (le vieux cerf, la perdrix, les castors). Pour chacun, expliquez :
- quelle capacité concrète est attribuée à l'animal ;
- en quoi cette capacité contredit la thèse de l'animal-machine. Lequel des trois exemples vous paraît le plus fort ? Pourquoi ?
- Forme et fond : La Fontaine choisit la forme du vers pour critiquer la doctrine cartésienne, et insère ce Discours dans son recueil de Fables. En quoi le détour par la poésie et la fable lui permet-il de discuter un problème philosophique d'une manière que l'essai ne permettrait pas ? Cette question prépare l'atelier d'écriture qui suit : peut-on faire de la philosophie en racontant une histoire ?